Face aux transporteurs grévistes, le ministre des Transports a sorti « les gros moyens », les « mesures décisives ». Yankhoba Diémé a eu l’ingénieuse idée de renforcer le Train express régional. La mesure a été annoncée le dimanche 29 mars et relayée sur les pages officielles du ministère. « Sur ses instructions, le SENTER va renforcer exceptionnellement le plan de transport du Train Express Régional (TER) dès ce lundi, en ajoutant sept rames supplémentaires. Le dispositif passera ainsi de 15 à 22 rames opérationnelles, permettant une fréquence de passage d’un TER toutes les 6 minutes aux heures de pointe. » Quelle prouesse !
Grâce à cette trouvaille, la grève des transporteurs a été sans impact sur l’ensemble du territoire. Les populations de Guédiawaye, des Parcelles, de Ouakam se sont réveillées et ont vu le TER passer devant leur domicile. Il en est de même du transport interurbain. Le TER a assuré la desserte Dakar-Ziguinchor, Thiès-Saint-Louis ou encore Kaolack-Matam. Ou bien il s’agit d’un rêve ? Sûrement.
Vous l’avez compris, rien de ce qui est dit dans les lignes précédentes n’a eu lieu. Mais cela permet d’interroger la compréhension que Yankhoba Diémé a du secteur qui lui est confié. Alors qu’on lui parle d’une grève sur toute l’étendue du territoire, le ministre de tutelle pense pouvoir trouver la solution miracle avec un moyen de déplacement qui ne couvre pas plus de 37 km. Qu’est-ce que le TER peut apporter aux usagers lorsque les transporteurs décident d’aller en grève ? Si le mouvement a été moins ressenti à Dakar, ce n’est assurément pas grâce aux 7 rames de plus du train. Mais c’est bien parce que, dans la capitale, il y a les taxis, les bus de AFTU, ceux de Dakar Dem Dikk, les clandos, thiak-thiak, tricycles et autres.
Partout où ces moyens de transport font défaut, comme dans l’interurbain, la grève a été durement ressentie. Aujourd’hui, les Sénégalais peinent à se déplacer d’une région à l’autre, d’un département à l’autre. Certains qui avaient déjà fait leurs bagages sont obligés de prendre leur mal en patience, faute de pouvoir compter sur le train de Yankhoba. D’autres qui n’ont pas le choix paient plus cher que d’habitude, à condition de trouver ce moyen de transport. Entre 7 000 et 10 000 pour rallier Fatick, alors qu’il faut 2 à 3 fois moins qu’en temps normal.
Cette décision du ministre laisse penser soit à une méconnaissance du secteur (peu probable), soit à une volonté manifeste d’ignorer la souffrance des Sénégalais de l’intérieur du pays. Considérer le TER comme une solution relève, à la limite, du mépris. Et pourtant, il a fallu 72 heures de grève pour que le ministre prenne conscience des limites pourtant évidentes du train. Désormais, le ministre a ajouté Dakar Dem Dikk parmi ses cartes maîtresses, notamment pour les besoins de la fête de Pâques. Ainsi, un dispositif spécial est prévu pour des trajets de Dakar vers Thiès, Joal, Mbour, Fatick, Kaolack et Ziguinchor. Avec cette fausse solution, on oublie ceux qui ne sont pas à Dakar et qui doivent voyager au même titre que les autres. Mais, en plus, on semble ignorer que la majorité des Sénégalais n’habite pas dans les capitales régionales et les villes. Une fois à Ziguinchor, Kaolack ou Fatick, ils auront besoin d’autres moyens pour aller à Bounkiling, à Cap Skirring, à Malem Hodar, à Foundiougne ou à Sokone.
DDD, un mirage
En plus, en dehors de la période de fête, il y a l’économie qu’il faut faire tourner. Certes, mobiliser Dakar Dem Dikk est de loin plus raisonnable que le TER. Dakar Dem Dikk présente l’avantage d’avoir un bon maillage de la capitale, en plus d’être dans le transport interurbain. Mais cette solution n’est pertinente que sur le papier. En effet, même en temps normal, avec la disponibilité de tous les moyens de transport légaux comme illégaux, Dakar Dem Dikk ne satisfait pas aux besoins de mobilité à Dakar et à l’intérieur du pays. Dans la capitale, l’attente est longue avant d’avoir un bus et il est généralement bondé avant d’arriver.
Dans le transport interurbain, il représente une goutte d’eau. Dans beaucoup de destinations, on compte un départ par jour. Dans d’autres, comme Kaffrine, c’est le même bus qui quitte Dakar le lundi pour revenir le mardi et repartir à Kaffrine le mercredi, soit un départ tous les deux jours vers le Ndoucoumane. Résultat, il faut réserver bien avant pour trouver une place. Les voyages à l’improviste, pourtant nombreux, sont exclus.
Tout ceci pour dire que l’État n’a pas pour vocation de remplacer le privé dans le transport. Il peut intervenir par moments, comme cela a été fait lors des dernières fêtes religieuses. C’étaient, à l’évidence, des mesures salutaires. Mais de là à penser que l’État peut se substituer au privé en s’appuyant sur le TER, le BRT et DDD, il y a un pas à ne pas franchir.
SENEWEB
