La chambre criminelle du tribunal de grande instance de Thiès a été, ce lundi 8 juin 2026, le théâtre d’une audience particulièrement attendue consacrée à l’affaire du meurtre de Bassirou Mbaye, muezzin du village de Ndièye, dans la commune de Pire.
Près de quatre ans après les faits survenus le 4 octobre 2022, les onze accusés présents à la barre ont tour à tour livré leur version devant la chambre. Le douzième mis en cause, A. Ndiaye, est décédé en détention depuis le 14 septembre 2023 des suites d’une maladie.
Une affaire née autour de la construction d’une mosquée
Selon les éléments de l’enquête rappelés à l’audience, Bassirou Mbaye, connu sous le surnom de « Bass », était un maçon réputé pour avoir participé bénévolement à la construction de plusieurs mosquées dans la commune de Pire.
Il avait accepté de construire gratuitement la mosquée du village de Ndièye, avec la promesse d’y exercer les fonctions de muezzin. Mais, d’après les investigations de la gendarmerie, des tensions étaient rapidement apparues avec l’imam du village, qui ne souhaitait pas le voir officier dans cette mosquée.
L’enquête indique que Bassirou Mbaye avait fait l’objet de multiples intimidations. À plusieurs reprises, l’électricité aurait été coupée pendant l’appel à la prière pour le déstabiliser. L’imam l’avait ensuite accusé du vol d’une fenêtre destinée à la mosquée, avant de lui interdire l’accès au lieu de culte.
Pour éviter l’escalade, le nommé Serigne Aliou Konté lui avait alors cédé un terrain afin qu’il y construise une autre mosquée, à proximité de son daara « Al Azar ».
« Une expédition punitive organisée »
Cette initiative avait suscité l’opposition de certains habitants, notamment de l’imam et du chef de village, qui ne souhaitaient pas voir coexister deux mosquées dans la localité.
Après plusieurs démarches infructueuses auprès de la gendarmerie pour faire suspendre le chantier, une réunion aurait été organisée la veille du drame au domicile du chef du village.
Le lendemain, selon les enquêteurs, un premier groupe s’était rendu sur le chantier où travaillaient Bassirou Mbaye, ses fils et des ouvriers. Après une première altercation, les assaillants étaient revenus plus nombreux, armés de machettes, de bâtons et de marteaux.
L’enquête attribue notamment à l’imam M. Wade un rôle actif dans cette attaque, affirmant qu’il avait porté des coups et demandé aux assaillants de s’en prendre à la victime. Bassirou Mbaye succombera finalement aux violences subies.
Suite à cela, le chef de village M. T. Dièye, l’imam M. Wade, S. Dièye, P. Dièye, SD. Dièye, B. Dièye, C. Bâ, A. Wade, I. Wade, N. Dièye, A. Dièye et A. Ndiaye ont été arrêtés puis placés sous mandat de dépôt pour association de malfaiteurs, meurtre, actions diverses ayant causé des dommages aux personnes et aux biens, entrave à l’exercice du culte et détention illégale d’armes.
L’un des mis en cause, A. Ndiaye, est décédé en détention le 14 septembre 2023 des suites d’une maladie.
Les accusés rejettent les faits
À la barre, les onze prévenus présents ont, pour l’essentiel, rejeté les faits qui leur sont reprochés, chacun donnant sa propre version des événements.
Premier à être entendu, S. Dièye a nié toute participation au meurtre de Bassirou Mbaye ainsi qu’à la destruction de la mosquée en construction. Il a expliqué s’être uniquement rendu sur les lieux pour lui demander de répondre à la convocation du chef de village.
SD. Dièye a catégoriquement rejeté les accusations, affirmant n’avoir été mêlé ni de près ni de loin à cette affaire. Selon lui, il se trouvait hors du village, aux ICS, au moment des faits. Cela a été soutenu par un témoin.
B. Dièye a déclaré qu’il travaillait dans son champ lorsqu’il a appris le décès de son homonyme Bassirou Mbaye. Et qu’à son retour, on lui a dit que Bassirou Mbaye avait été tué lors d’une bagarre.
P. Dièye a reconnu s’être rendu sur les lieux, mais seulement après la fin de la bagarre. Il a expliqué avoir trouvé des destructions sur le chantier et être en possession d’un petit tuyau, sans pour autant avoir participé aux violences.
Considéré comme l’un des principaux accusés, l’imam du village, M. Wade, a admis sa présence sur le chantier. Selon lui, il accompagnait d’autres habitants pour demander à Bassirou Mbaye de suspendre les travaux jusqu’à l’obtention d’une autorisation administrative. Il a nié avoir été en possession d’une arme et avoir pris part à une quelconque agression.
C. Bâ a affirmé qu’il se trouvait au champ au moment des faits et qu’il n’avait appris le drame qu’à son retour. Cependant, les vidéos projetées à l’audience le montrent sur les lieux. Malgré ces images, il a continué à nier sa présence.
A. Wade a reconnu avoir été présent sur le chantier. Il a expliqué qu’il s’était rendu sur permanence après avoir entendu des cris annonçant que l’imam avait été tué. Il a dit qu’il n’avait aucune arme et n’avait participé à aucune bagarre. Pourtant, les vidéos diffusées devant la chambre le montrent tenant un bâton.
I. Wade a reconnu sa présence sur les lieux. Les images projetées le montrent sur la construction, en train de participer à sa destruction, un marteau à la main. Il a expliqué avoir trouvé cet outil sur le chantier et a nié avoir frappé qui que ce soit.
Le prévenu N. Dièye a admis qu’il était sur les lieux avec une machette. Toutefois, il a affirmé qu’il n’était pas venu pour se battre mais pour tenter d’apaiser les tensions.
A. Dièye a reconnu que tous les coaccusés étaient présents sur le chantier. Il a indiqué qu’ils étaient venus demander à Bassirou Mbaye de suspendre les travaux. Il a également reconnu être en possession d’un marteau, affirmant toutefois qu’il s’en était servi uniquement pour se protéger face à l’attaque d’un des fils de la victime.
Âgé de plus de 80 ans, le chef du village de Ndièye, M. T. Dièye, a nié toute implication dans les faits. Il a déclaré qu’il n’était pas sur les lieux et n’avait participé à aucune bagarre, vu son âge très avancé.
Les fils de la victime accablent les prévenus
Les témoignages des parties civiles ont été particulièrement accablants. B. Mbaye, fils du défunt, a affirmé que tous les prévenus étaient présents et armés de machettes lorsqu’ils sont arrivés sur le chantier. Selon lui, l’imam a été le premier à arriver et avait dissimulé une arme blanche dans ses vêtements avant d’appeler du renfort. Il a également déclaré avoir vu un nommé A. Faye porter un coup de machette à son jeune frère avant d’être lui-même blessé en intervenant.
Son frère, A. Mbaye, a confirmé que les accusés avaient attaqué leur père alors qu’il construisait sa mosquée. « Je ne sais pas qui lui a porté les coups mortels, mais ils étaient tous là », a-t-il déclaré.
Le témoin E. Ndiaye a, pour sa part, affirmé avoir été blessé par un coup de machette porté par l’imam alors qu’il tentait de secourir Bassirou Mbaye.
La partie civile réclame justice
Pour Me Mbodj, avocat de la famille, les faits ne souffrent d’aucune ambiguïté. Selon lui, les accusés ont formé une véritable association de malfaiteurs dans le but d’empêcher Bassirou Mbaye de construire sa mosquée.
Il a soutenu que les violences exercées collectivement ont entraîné la mort du muezzin. Me Mbodj a ainsi demandé à la chambre criminelle de retenir tous les prévenus dans les liens de la prévention, à l’exception de SD. Dièye.
La partie civile a également sollicité la condamnation des accusés au paiement de 150 millions de francs CFA de dommages et intérêts au profit de la famille.
Dix ans de prison requis par le parquet
Dans son réquisitoire, le procureur de la République a rappelé avoir reçu à plusieurs reprises l’imam et certains prévenus afin d’apaiser les tensions avant le drame. Il a indiqué que le propriétaire du terrain avait confirmé avoir cédé la parcelle à Bassirou Mbaye. Pour le ministère public, les images vidéo, les témoignages et les éléments de l’enquête démontrent clairement que les accusés se sont concertés avant de passer à l’action.
Estimant que seule la présence de SD. Dièye sur son lieu de travail aux ICS crée un doute sérieux, le procureur a requis son acquittement.
Il a en revanche demandé la condamnation des dix autres prévenus à dix ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs, meurtre, actions diverses ayant causé des dommages aux personnes et aux biens, entrave à l’exercice du culte et détention illégale d’armes.
La défense plaide l’acquittement
Les avocats de la défense, Me Ayi et Me Sène, ont soutenu que le différend était avant tout lié à une question foncière et non à la construction d’une mosquée.
Ils ont contesté l’existence d’une association de malfaiteurs et rappelé que la responsabilité pénale est individuelle, estimant qu’aucune preuve ne permet d’identifier l’auteur des coups mortels.
À titre subsidiaire, ils ont sollicité une requalification des faits en coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner.
Après plusieurs heures de débats, la chambre criminelle a mis l’affaire en délibéré. Le verdict est attendu le 6 juillet 2026.
SENEWEB
